
NATHALIE MARION MUNGUR
n.mungur@defimedia.info
Violences, accidents de la route, prises de risques sont les conséquences directes de ces verres de trop. Pourtant, notre jeunesse ne semble pas en prendre conscience. Pire, les travailleurs sociaux constatent un rajeunissement et une féminisation de la consommation d’alcool.
L’adolescence est le temps de toutes les découvertes. Parmi elles, figure la consommation du premier verre d’alcool. Depuis ces dix dernières années, l’alcool illustre et accompagne les divers rituels de la vie sociale des jeunes. Sa consommation est devenue un élément incontournable des fêtes ou des sorties organisées par les jeunes.
«Pour certains jeunes, pour être branchés, il est indispensable de boire, et à outrance», précise Annabelle Beeharry, travailleuse sociale de l’association Etoile Espérance. Chaque événement est prétexte pour boire un coup. Le pire, c’est que les sorties entre copains et sans alcool se font de plus en plus rares. «Les jeunes d’aujourd’hui ont développé une culture ‘nissa’. Pour eux, il est essentiel d’être dans un état second pour faire la fête, au point de ne plus comprendre ce qui leur arrive», précise Dany Philip, un autre travailleur social.
Les garçons préfèrent le rhum et la bière
Le plus dramatique, c’est que les jeunes ne se contentent pas de boissons à faible pourcentage d’alcool : ils veulent et apprécient davantage les boissons les plus alcoolisées. «Les garçons ont une préférence pour la bière et le rhum. Les boissons plus ‘light’ sont plutôt réservées aux filles», explique Annabelle Beeharry. Les filles préfèrent davantage les ‘alcopops’. Dany Philip en est persuadé : les ‘alcopops’ ciblent de manière directe les jeunes consommatrices. Ces boissons sont présentées comme des sodas «branchés». Si leur emballage attrayant ne les distingue pas des boissons sans alcool, l’alcool y est bien présent. «À vue d’œil ces boissons sont très attirantes. Les différentes couleurs qui habillent leur emballage font oublier que ce sont des boissons alcoolisées. Le goût de l’alcool est couvert par le sucre très présent dans ces boissons. Ainsi, les jeunes ne se rendent pas compte de ce qu’ils boivent et tombent plus facilement dans le piège de la dépendance à l’alcool», indique Dany Philip.
Pour ce dernier, si les garçons continuent à s’enivrer davantage que les filles, celles-ci rattrapent leur «retard» à grande vitesse. « Il existe une féminisation de la consommation d’alcool. Les jeunes filles commencent avec les alcopops, puis peu à peu, elles recherchent des boissons plus fortes en alcool. Je connais le cas d’une adolescente de 14 ans qui a été hospitalisée pour se faire désintoxiquer. J’ai vu des garçons de 15 ans dont les mains tremblaient en raison d’un manque d’alcool», témoigne Dany Philip.
Des consommateurs de plus en plus jeunes
Les travailleurs sociaux constatent que l’alcoolisme des adolescents devient un phénomène alarmant. « La consommation précoce d’alcool durant les premières années de collège est préoccupante », déplorent les travailleurs sociaux. Selon le constat fait sur le terrain par nos interlocuteurs, l’âge moyen des jeunes consommateurs d’alcool est de 12 ans. L’âge où ils deviennent accros à l’alcool est tombé à… 14 ans !
«C’est difficile à expliquer, mais nous avons rencontré de nombreux jeunes âgés de 14 à 15 ans qui boivent régulièrement de l’alcool. Lors de nos campagnes de sensibilisation, nous avons remarqué que dans une classe de Form III, on peut compter que deux élèves seulement qui n’ont jamais bu de l’alcool, et ce, par conviction religieuse. Les autres en consomment, dont une bonne partie de manière régulière», insiste Dany Philip.
Concernant le milieu social dont sont issus ces jeunes friands d’alcool, Annabelle Beehary précise qu’il n’y a pas que les jeunes venant de milieux défavorisés qui sont touchés par ce fléau. «Il est vrai que, dans les milieux défavorisés, l’alcool est omniprésent au sein de la famille. Il n’empêche que les jeunes venant de milieu aisé ne sont pas épargnés par l’alcoolisme», indique notre interlocutrice.
Le Binge drinking : une bombe
Un nouveau type de consommation, le “Binge drinking” prend de l’ampleur à Maurice. Cette pratique consiste à s’enivrer massivement – et le plus rapidement – durant les week-ends ou durant les fêtes. Le moyen pour arriver à cet effet recherché est très simple : boire un maximum d’alcool en un minimum de temps.
«Les jeunes qui ont recours à ces méthodes ne réalisent pas que cette quête de sensations fortes peut avoir de graves conséquences pour leur santé : ils peuvent subir des traumatismes, des troubles respiratoires, sombrer dans un coma…», précise Dany Philip.
Pour les travailleurs sociaux, il faut tirer la sonnette d’alarme. Anabelle Beeharry. «Les jeunes suivent le (mauvais) exemple de leurs aînés et se targuent de boire de l’alcool. Il n’y a pas trente-six solutions : il faut des campagnes de prévention.»
Et notre travailleur social de préciser : «Il faut aider les jeunes à mieux se connaître, plutôt de leur interdire de boire. Empêcher les jeunes de boire ne réglera en rien le problème. Nous menons des campagnes de sensibilisation pour aider ces jeunes à mieux connaître leurs forces et leurs faiblesses…»
Pour Dany Philip, il ne sert à rien de blâmer les parents car, selon lui, ces derniers sont parfois contraints de suivre les exigences, les tendances de la société. «La solution serait de mener une campagne de prévention pour sensibiliser les parents et leurs enfants. Se contenter d’augmenter les prix des boissons alcoolisées ne pourra pas interdire à un jeune de boire.»
L’État réagit
L’État réagit. Dans le dernier exercice budgétaire, la taxe (‘excise duty’) qui frappe chaque litre de rhum est passée à Rs 37, alors que sur chaque litre de liqueur elle est désormais de Rs 33. L’”excise duty” sur les «alcopops», boissons très prisées par les jeunes, passe de Rs 19 à Rs 28,50 par litre. Et dorénavant, aucun permis de débit de boisson ne sera alloué à tout commerce qui propose la vente d’alcool dans un rayon de 500 mètres d’un lieu de prière ou d’un établissement scolaire ou d’enseignement.
Jassodah Domur, psychologue : – « L’alcool calme les blessures de l’enfance »
> À partir de quand peut-on parler d’alcoolisme chez un jeune?
Les adolescents et les jeunes adultes boivent rarement tous les jours. C’est essentiellement l’âge des ivresses excessives. On parle d’alcoolisme chez les jeunes lorsqu’ils s’enivrent plus de 7 fois par an, et ce, de manière excessive. On estime que 10% des consommateurs souffrent d’un usage nocif ou d’une dépendance.
> Qu’est-ce qui pousse un jeune à consommer régulièrement de l’alcool?
Dans notre société, l’alcool affiche son omniprésence. Son influence, voire son attrait, est perçue très tôt par les enfants. À l’adolescence, selon les individus, sa consommation peut répondre au besoin d’identification, d’indépendance ou correspondre à l’une des conduites à risques adaptées à cet âge. Parfois, des problèmes d’ordre d’intégration familiale ou sociale poussent le jeune vers la consommation d’alcool : il veut se désinhiber. En phase dépressive, le jeune a du mal à exprimer son mal-être. Sa seule échappatoire, c’est l’alcool. Pour gérer ses conflits internes, le jeune se tourne vers l’alcool. Ainsi, pour extérioriser sa timidité, le jeune prend quelques verres pour avoir le courage d’aborder une fille lors d’une soirée. Pour lutter contre l’angoisse, on parle d’alcool-plaisir, d’alcool-lubrifiant social, d’alcool-anesthésiant, d’alcool-médicament… On boit pour diminuer les moments difficiles à passer, l’alcool calme les blessures de l’enfance.
> Que recherchent les jeunes à travers l’alcool?
L’ivresse chez le jeune est banalisée. Elle devient un élément indispensable au bon fonctionnement d’une soirée. C’est cette banalisation de la « cuite massive » qui pose problème. Cette alcoolisation était autrefois le seul fait des garçons. Cela le devient de plus en plus pour les filles. Pour le jeune, il s’agit d’un rituel dont la finalité est d’aboutir à une « défonce » rapide et totale.
> Les sodas alcoolisés (alcopops) sont-ils un grand danger pour les jeunes?
Les alcopops ou premix sont un réel danger pour le jeune. Ils ne contiennent que 5 à 8% d’alcool. Ce sont des mélanges d’alcool fort et de limonade ou de jus. Le goût sucré fait oublier qu’il s’agit là d’une consommation réelle d’alcool. Puis, les jeunes ont tendance à se détourner des premix pour se diriger vers une consommation directe d’alcool fort, beaucoup plus dangereux.
Un nouveau phénomène, le «binge drinking» apparaît. > Qu’est-ce donc ?
Le ‘bringe drinking’ n’a plus grand-chose à voir avec l’alcool dit festif. Il s’agit d’ingurgiter la plus grande quantité d’alcool en un temps record. Il n’est pas rare que cela finisse dans un service d’urgence hospitalier, en coma éthylique, pour des patients âgés d’à peine 12 ans.
> Ado et alcool, est-ce un rite de passage ou une dépendance ?
L’alcool est un moyen d’intégrer un groupe. On peut donc parler de rite de passage pour se faire accepter. Il est parfois nécessaire de transgresser la règle pour devenir adulte. L’oisiveté peut être le motif de rejoindre le groupe, et le manque de loisirs pour le groupe est une cause de l’absorption excessive d’alcool.
> Quelle est la solution pour sortir son enfant de l’enfer de l’alcool ?
L’écoute et le suivi sont d’une importance considérable dans la prise en charge. Les prescriptions médicamenteuses, elles, ne sont qu’adjuvantes. La meilleure solution reste la cure de désintoxication.
Inspecteur Viren Boodree de la Brigade des mineurs : – «Les plus à blâmer sont les boutiquiers qui vendent aux mineurs»
«Si les chiffres ne paraissent pas alarmants, c’est parce que les mineurs savent se cacher quand ils boivent de l’alcool», témoigne l’inspecteur Viren Boodree de la Brigade des mineurs. Ils ne le font pas au vu et au su de tout le monde. «Il y a un mois, nous avons ramassé un jeune complètement défoncé à l’alcool. Il fallut le transporter à l’hôpital», précise le policier.
Des cas comme celui-ci, il en voit souvent. «La loi est claire : il est formellement interdit de consommer de l’alcool dans un endroit public. Si le jeune ne se trouve pas dans un lieu public, il en profite, et nous ne pouvons intervenir. Souvent, ils se retrouvent dans des lieux isolés, où il est bien difficile de les voir», ajoute l’inspecteur.
Viren Boodree est catégorique : «Les personnes les plus à blâmer, ce sont les boutiquiers qui vendent de l’alcool aux mineurs. Ces boutiquiers ou autres revendeurs de boissons alcoolisées ne respectent pas la loi. Ils ne réalisent pas (ou bien s’en moquent) le tort qu’ils font à la société en agissant ainsi. »
Témoignages
Alcoolique à 14 ans
Il y a encore deux ans, la consommation d’alcool de Sandrine (nom fictif), 16 ans, s’élevait à pas moins de quatre cannettes de bière quotidiennes. L’alcool, elle en avait d’abord aimé le goût, puis c’est devenu un besoin essentiel de sa vie. Aujourd’hui, elle est sevrée de ce besoin d’alcool et sa vie est retournée à la normale.
Les parents ignoraient complètement que l’adolescente qui vivait sous leur toit était devenue alcoolique. «Ce fut un choc pour nous. Sandrine avait 14 ans. Elle fréquentait une école huppée des hautes Plaines Wilhems, elle menait une petite vie tranquille. C’est sa rencontre avec un certain Jean (nom fictif) et son groupe d’amis qui a fait basculer sa vie…»
D’un an son aîné, le petit copain avait déjà goûté à l’alcool. Il encouragera Sandrine à prendre son premier verre de bière. Au début, l’alcool, c’était pour les petits «plans» entre amis. Au fil des mois, les petits plans deviennent de plus en plus fréquents. Le goût de la bière, elle le trouvait « pas mal ». Sandrine était tombée éperdument amoureuse de Jean. Chaque fois qu’ils se voyaient, ils buvaient. Un jour, alors que Sandrine était sous l’influence de l’alcool, elle a eu son premier rapport sexuel. Hélas, la relation entre les deux adolescents ne durera pas longtemps. Quelques mois après, Jean décide de rompre avec Sandrine. Le cœur brisé, elle sombre dans l’alcool. Ses parents, des commerçants, voyageaient souvent. Ils ne se doutaient guère que la vie de leur fille était complètement chamboulée. Lorsqu’ils étaient absents, Sandrine avait envie de boire. Puis cela devint un besoin quotidien. Le soir, elle s’enfermait dans sa chambre pour boire de la bière. Elle cachait les cannettes dans son sac. En classe, elle était envahie par un atroce sentiment de culpabilité. Une pensée hantait son esprit : il lui fallait arrêter à tout prix. Sa meilleure copine l’encourageait d’ailleurs à en finir avec cette descente dans l’enfer de l’alcool. Hélas, Sandrine n’y arrivait pas. Ses résultats scolaires se détérioraient, l’ado était devenue agressive et se repliait sur elle-même. C’est sa sœur aînée qui découvre enfin le pot aux roses. Quand ses parents ont appris que leur fille était alcoolique, ils l’ont sévèrement jugé et n’ont pas tenté de comprendre son mal. C’est grâce à l’aide de psychologue que la jeune fille a pu prendre le dessus et affronter cette situation. Sandrine a été envoyée dans un institut pour être désintoxiquée. Aujourd’hui, elle ne touche plus à une goutte d’alcool. Elle a changé d’école, d’amis…et s’est découvert une nouvelle vie.
Les chiffres
Certains revendeurs de boissons alcoolisés ne respectent aucunement la loi et vendent de l’alcool aux mineurs. En 2008, cinq boutiquiers (contre 10 en 2007 !) ont été interpellés et ont écopé d’une contravention. On comptait deux contrevenants en 2009. Cette même année, 11 mineurs ont été appréhendés par la Brigade des mineurs pour avoir consommé de l’alcool. Ce chiffre s’élève à neuf à ce jour pour 2010.