
Written by Radha Rengasamy
Thursday, 13 September 2012
L’alcoolisme prend des proportions alarmantes à Maurice. En effet, le nombre de personnes alcooliques ne cesse d’augmenter.
Selon les chiffres de 2004 du ministère de la Santé, 58 % des hommes et 28 % des femmes consommaient de l’alcool. En 2009, ce chiffre a atteint 65 % pour les hommes et 38 % pour les femmes. À l’hôpital Brown-Séquard, 2 200 patients admis en 2009 étaient traités pour alcoolisme. Ce qui constituait plus de 50 % des cas de patients admis dans cet hôpital. En 2010, 6 884 personnes ont été admises dans les hôpitaux pour des problèmes liés à l’alcool.
L’alcoolisme gagne aussi du terrain chez les jeunes, comme le démontrent les rapports de 2007 et 2011 du Global Based Student Health Survey. En 2007, 20,8 % des étudiants buvaient de l’alcool, dont 63 % avaient pris leur premier verre à l’âge de 14 ans. En 2011, ce chiffre a atteint les 25,2 %. « Il est troublant de voir des jeunes sombrer dans l’alcoolisme puisqu’ils sont déjà vulnérables de par leur jeune âge. L’alcool les expose davantage à des problèmes de santé, en sus du risque de dépendance. Dans le monde, il y a 2,6 millions de jeunes qui meurent, chaque année, pour des causes qui sont évitables, dont l’alcoolisme. Ces chiffres doivent nous interpeller », observe le Dr Vasantrao Gujadhur, Community Physician au ministère de la Santé.
L’alcoolisme, chez les femmes, prend aussi des proportions alarmantes, comme le révèlent les chiffres du ministère de la Santé. Plusieurs facteurs y contribuent, dont l’indépendance des femmes. De ce fait, elles peuvent se procurer de l’alcool facilement. De plus, elles sont souvent stressées et font face à toutes sortes de pression car elles ont une famille et une carrière à gérer. Telle est l’analyse du Dr Gujadhur et d’Anabelle Beeharry.
Cette dernière est éducatrice au centre Étoile d’Espérance, qui vient en aide aux femmes alcooliques. Les femmes trouvent aussi refuge dans l’alcool lorsqu’elles sont victimes de l’infidélité de leurs maris. « Ce qui est inquiétant, c’est que contrairement aux hommes, les femmes préfèrent boire seules. De plus, le risque de dépendance à l’alcool est plus accru chez elles que chez les hommes de par leur constitution physique », explique le Community Physician.
Le centre Étoile d’Espérance s’inquiète aussi du penchant des femmes pour la bouteille. Anabelle Beeharry constate que de plus en plus de jeunes femmes sombrent dans l’alcoolisme. « Les femmes victimes de violence et celles ayant connu des traumatismes durant leur enfance tendent à noyer leur chagrin dans la bouteille », souligne-t-elle.
L’alcool chez les jeunes
De nombreux facteurs poussent les jeunes à abuser de l’alcool : la pression des pairs, chercher du plaisir dans l’alcool, combattre leurs inhibitions, l’envie de vivre leur vie à fond, entre autres. Depuis quelques années, une nouvelle culture s’est développée chez nos jeunes : ils se rencontrent pour prendre une bière ou des alcopops. Il s’agit de boissons sucrées à faible teneur en alcool. Ils commencent souvent avec ces boissons et terminent par celles ayant une plus forte teneur en alcool. Bien souvent, c’est à travers les réseaux sociaux qu’ils organisent leur rendez-vous.
D’autres facteurs peuvent être liés à l’abus de l’alcool chez les jeunes : conflits familiaux, divorce des parents, des parents trop sévères ou encore le désengagement de ces derniers vis-à-vis de leurs enfants. « Par exemple, il n’est pas normal qu’un parent ne dise rien à son enfant qui a fait l’école buissonnière pour consommer de l’alcool, ou qu’il ne lui demande pas d’où il sort lorsqu’il rentre tard à la maison. Les parents n’ont, malheureusement, plus de contrôle sur leurs enfants », constate le Community Physician.
Sadasiven Coopoosamy, psychologue : « J’ai eu deux cas d’alcoolisme en CPE l’année dernière »
Quel est votre constat de la situation par rapport à l’alcoolisme à Maurice ?
Auparavant, c’était surtout les adultes qui étaient touchés par ce fléau. De nos jours, les jeunes n’y échappent pas. En effet, ils ont accès très facilement aux boissons alcoolisées, en dépit des règlements existants. Par exemple, la vente d’alcool est censée être strictement interdite aux mineurs. Pourtant, ces derniers parviennent à s’en procurer sans peine, à chaque coin de rue.
La situation paraît alarmante, concernant l’ampleur de l’alcoolisme chez les jeunes. J’ai eu deux cas d’alcoolisme chez les enfants en CPE, l’année dernière. Le problème, c’est que de nos jours, qu’ils soient riches ou pauvres, les jeunes étudiants ont suffisamment d’argent de poche pour s’acheter de l’alcool. De plus, de nombreux parents perdent le contrôle sur leurs enfants. À tel point qu’ils ne savent même plus où ils vont et ce qu’ils font. L’alcoolisme prend également des proportions alarmantes chez les femmes. Cela est principalement dû au fait qu’elles sont indépendantes financièrement et qu’elles ont beaucoup de problèmes. Cela les pousse vers l’alcoolisme.
Quel est l’impact psychologique de l’alcool sur la personne qui en abuse ?
Au début, elle se sentira coupable lorsqu’elle ne parviendra plus à subvenir aux besoins de sa famille. Elle montrera même une certaine volonté à vouloir s’en sortir. Mais au fur et à mesure qu’elle sombrera, elle deviendra indifférente face à sa situation. Elle oubliera son passé et ne voudra pas penser à son avenir. Seulement le moment présent, celui de boire, l’intéressera. Elle perdra au fil du temps ses capacités de jugement et de discernement. Aucune réprimande de son entourage n’aura d’effet sur elle, de même qu’il sera indifférent aux efforts de ceux qui lui tendront la main.
Est-ce une bonne chose de stigmatiser un alcoolique ?
Cela dépend du caractère et de la personnalité de l’alcoolique. Celui-ci peut réagir positivement lorsqu’il est traité d’ivrogne par son entourage, et il tentera, à tout prix, de s’en sortir. Le fait d’être stigmatisé provoque chez lui une sorte de déclic. En revanche, un alcoolique de nature réservée se refermera sur lui-même. Même s’il est blessé par les remarques d’autrui, il ne réagira pas. Il sombrera davantage dans l’alcoolisme pour tenter de tout oublier. Il trouvera en l’alcool une consolation.
Comment venir en aide à une personne alcoolique ?
Elle a surtout besoin d’être encadrée par ceux qui s’y connaissent. Idéalement, ce sont d’anciens alcooliques qui peuvent l’aider au mieux, puisqu’ils sont eux aussi passés par là. L’élément de confiance est donc établi dès le début. Je pense donc que c’est l’approche des animateurs d’Alcooliques Anonymes qui est la meilleure. Toutefois, je ne pense pas que le support des proches de l’alcoolique lui soit indispensable. Un alcoolique n’a pas besoin de béquilles pour s’en sortir ! Il a ses propres capacités pour venir à bout de sa dépendance. En revanche, ses proches ont besoin d’être encadrés pour qu’ils sachent quels doivent être leurs rapports avec lui.
Comment venir à bout de l’alcoolisme chez les jeunes ?
Parents et enseignants doivent s’unir pour mieux jeter un œil sur eux. Les parents doivent cesser de tout donner à leurs enfants dès qu’ils veulent quelque chose. Ces derniers doivent apprendre les vertus de la patience. Je dirai même qu’il faut impliquer son enfant dans une certaine mesure dans la résolution de certains problèmes. Ce qui lui permettra de mieux gagner en maturité. Quant aux institutions scolaires, elles doivent sensibiliser davantage les jeunes sur les méfaits de l’alcool.
Toutefois, je pense qu’elles doivent changer d’approche. Elles doivent cesser de demander aux jeunes de ne pas prendre une goutte d’alcool. Ce qui ne sert souvent pas à grand-chose. Bien au contraire, il faut aussi évoquer auprès d’eux le principal bienfait de l’alcool : les aider à mieux communiquer avec les autres en combattant leurs inhibitions. Le but est de les responsabiliser en leur faisant comprendre que l’alcool peut être un bon serviteur mais un mauvais maître. Ce qui leur apprendra à connaître leurs limites.
Le comportement de la personne affectée
L’alcool impacte directement sur notre cerveau. Ainsi, il altère notre comportement. Par exemple, une personne alcoolique peut devenir agressive ou, au contraire, se replier sur elle-même. L’alcoolique est souvent en proie à des hallucinations. Si bien qu’il tend à se disputer avec ses proches et amis, influencé par ses hallucinations. De plus, il s’absentera souvent de son travail puisque sa priorité deviendra sa dose d’alcool. « Au fil du temps, il fera aussi face à des difficultés financières puisque tout son argent passera dans l’alcool. Il se verra dans l’incapacité de payer ses factures et d’honorer ses dettes. Il est alors entré dans un cercle vicieux et peine à en sortir », explique le Dr Gujadhur.
Témoignages
Marjorie : « Mon frère et ma sœur sont alcooliques »
Marjorie, la trentaine, ne sait plus à quel saint se vouer. Elle vit un véritable calvaire depuis quelques années. « Mon frère et ma sœur sont alcooliques. Je passe souvent des nuits blanches parce qu’ils ne dorment pas toute la nuit. Ils ne font que parler. Pire, mon frère devient souvent agressif. Je passe alors la nuit à le surveiller puisque ma mère a peur de lui », confie la jeune femme. La mère de Marjorie se sent davantage vulnérable parce qu’elle est alitée.
Elle souffre de la maladie de Parkinson depuis plusieurs années. « Ma mère panique lorsque mon frère se met à lancer des jurons le soir. Cela me fend alors le cœur de voir des larmes dans ses yeux. Je me sens impuissante puisque j’évite de réprimander mon frère et ma sœur, de peur qu’ils ne deviennent davantage agressifs », témoigne Marjorie. Cependant, son frère et sa sœur refusent catégoriquement de suivre une cure de désintoxication. Mais pour le Dr Gujadhur, il existe une solution : solliciter l’aide de la police. « Lorsqu’une personne représente un danger pour elle-même ou pour les autres à cause de son agressivité, l’aide de la police peut alors être recherchée pour qu’elle soit hospitalisée », précise-t-il.
Endetté, il meurt à cause de l’alcool
Si l’alcoolisme peut mener à l’endettement, celui-ci peut pousser un alcoolique à sombrer davantage. Tel est l’avis de Sabrina, une habitante de la région du Nord. Cette trentenaire a perdu son frère. Il est décédé, il y a un an, d’une cirrhose du foie, à l’âge de 38 ans.
« À force de contracter des emprunts pour son business, mon frère s’était endetté jusqu’au cou. Il ne parvenait plus à honorer ses dettes puisqu’il peinait à faire marcher son business. Comme il avait coupé les ponts avec sa famille, nous ignorions ce qui lui arrivait », relate Sabrina. N’ayant pu supporter le fait que sa maison hypothéquée a été vendue à la barre, il a sombré davantage. « Dès son réveil, il prenait la voiture à sept heures pour aller prendre sa première dose d’alcool.
Il ne retournait à la maison que sur le coup de midi pour dormir. Il mangeait à peine. À 15 heures, il reprenait la voiture pour sa deuxième tournée de beuverie solitaire. Il ne rentrait qu’après 19 heures, presque inconscient. Il dormait seulement quelques heures pour ensuite faire les cent pas durant le reste de la nuit. Sa vie quotidienne se résumait à cela », poursuit Sabrina. Mais son alcoolisme finira par avoir raison de lui. Il décédera d’une cirrhose du foie. Il était père de deux filles, âgées de 10 et 4 ans.